Points -histoire- 2
Dans l’humide isolement qui dévoile la rue, la chute du temps sur la peau et l’ordre parsemé des bâtiments, le froid et le vent, la lumière grise pleuvait.La lumière grise et seule de la rue, de ce chapelet de rues qui s’enfilent dans l’horizon, ce manège flou de sensations que seule la rue agite dans une poussière salée, toutes ces précipitations de la rue pleuvaient dans la rue.Et Jean y avançait résolu, concentré dans cette absence parisienne qui se lit aussi sur les yeux des simples d’esprit, dressé comme un parapluie dans cette pluie d’impressions qui lave la rue.Il arriva à la Boutique.Aucun problème majeur lors du trajet.Il s’arrêta, reprit son souffle, laissa passer la tension qui étranglait ses muscles.Il roula une cigarette, comme pour allumer le ciel bleu qui s’allonge dans le caniveau.D’ailleurs, Jean leva la tête.Le ciel partait dans le caniveau.
Maose, de son vrai nom Victoire-Madeleine Ducrause, mais tous les gens qui l’ont connu ont oublié ou ignoré, car il paraît que ça se faisait dans les campagnes de s’oublier.Maose était chez elle.Elle ressemblait beaucoup à Jean, même s’ils ne pourraient jamais le savoir, surtout à ce moment précis où ils oubliaient la même chose : Elle regardait la pluie tomber qui soulève la rue –et qui efface leur vie.Cette pluie sans lumière sous la lumière qui embrasse la solitude des gens, elle bien au chaud dans son appartement bleuté et chaleureux, tenant dans ses bras l’élastique Jade qui miaulait.Elles avaient convenu d’un idiome de cohabitation ; un miaulement, je suis contente, une succession, tu vois pas que j’ai mal dormi.Or là, Maose s’éloignait ; Heureuse et dans une lointaine brume, elle regardait la pluie qui coure comme tous ces gens qui cherchent un abri au coin de deux grandes rues, dans un café, anonymement.Elle n’entendait pas les miaulements désordonnés de Jade et ce fut la théïère qui la tira de sa rêverie.Le thé se mit à siffler plus fort, et s’arrachant à ces satisfactions solitaires proches de la volupté, elle prit une tasse chinoise dans le buffet.Elle l’avait acheté, il y a longtemps, chez un antiquaire chinois.L’Empreinte du Passé, 3 rue des Racines, vendait pêle-mêle des revues, des tubes d’acier pour téléviseurs anciens, de petites autos rouges, beaucoup de vieilles photographies rangées dans des fichus de grand-mère ou des boîtes à chaussure, et toute la pièce embaumait les fleurs séchées, cette odeur grasse qu’il y a sur la saleté qu’on travestit.
Maose détachait le silence en versant son thé.Elle avait pris pour habitude, depuis un séjour dans les ports et les voyages qui accompagnaient son enfance, tentant de suivre ses parents, sans jamais les rattraper, toujours en les rêvant, de boire de grande quantité de thé-rhum.Elle s’assit à son bureau lavé par le travail, patiné, incrusté d’empreintes des livres et des stylos.Sous un cahier ouvert et plein de notes, s’étalait ineffablement la succession des heures intellectuelles témoins de l’existence de Maose, et bien avant elle, celle de tous ses ex-propriétaires, paysans ou artistes.Elle posa sa tasse sur l’exemplaire d’un Lavisse complètement usé, comme un voile déchiré mais parfaitement lisible, qu’elle avait retrouvé chez un antiquaire et qui l’intéressait particulièrement comme témoignage historique de l’interprétation et des valeurs défendues par la troisième république.Reposant dans un coin du bureau, un autre livre, russe.Auteur inconnu ayant peu de talent ; juste assez pour tomber dans l’inexistence et l’oubli.Maose prit son cahier, ouvrit la première page et se mit à lâcher une suite de mots sans sens, juste la matière des mots sans en diriger la forme.Il était tard et il n’y avait plus de thé-rhum.
Mais Où Marche Lâme