Poème-France.com

Poeme : Le Fleuve Et Le Livre



A Propos

Ce poème rend hommage à François Skaryna, humaniste, imprimeur et traducteur de la Renaissance, qui fit de la langue du peuple un instrument de culture et de foi. Écrit dans l’esprit de Lamartine, il médite sur le pouvoir silencieux du livre, de la mémoire et de la parole transmise à travers les siècles, là où les empires disparaissent et où demeure la lumière de l’écrit.

Le Fleuve Et Le Livre

Méditation dans l’esprit d’Alphonse de Lamartine
Le soir tombe ; et le fleuve, en sa lente harmonie,
Berce l’ombre des tours qui tremblent dans ses eaux ;
La cloche au loin s’éteint, lentement affaiblie,
Et la brume s’endort sur la paix des roseaux.

Un homme est là, rêvant sur la rive muette ;
Il revient de ces bords où fleurit le laurier ;
Mais qu’importe au passant la gloire qu’on lui jette,
Si son âme est restée au seuil du vieux foyer ?

Il a vu, dans Padoue aux coupoles de pierre,
Les sages couronner son front pâle et pensif ;
Mais son âme écoutait, par-delà la lumière,
Le grand fleuve natal rouler son flot plaintif.

« Pourquoi, murmurait-il, la Parole éternelle
Dort-elle, ô mon pays, en des mots étrangers ?
Que le pauvre, à genoux dans sa maison fidèle,
Entende Dieu parler la langue des bergers ! »

Et dans l’ombre, penché sur la flamme qui veille,
Il assemble sans bruit le plomb mystérieux ;
Chaque lettre qui naît est un grain qui sommeille,
Et la page en s’ouvrant blanchit comme les cieux.

Parfois le doute vient, comme un vent sur la cendre :
« Qu’espères-tu, mortel, de fragiles feuillets ?
Les trônes des grands rois finiront par descendre
Au sable où dort déjà le marbre des palais. »

Il vint, un soir, poser sa main sur la muraille :
Le granit s’effritait sous ses doigts, grain à grain,
Et coulait vers le fleuve, ainsi qu’une semaille
Que le temps, moissonneur, répand sur son chemin.

L’hiver viendra ; la glace, immobile et pesante,
Fermera sur les flots son couvercle argenté ;
Mais l’onde, sous le poids de la mort apparente,
Poursuit vers l’océan son cours jamais lassé.

Ainsi le Livre va, comme une barque sombre,
Portant le feu sacré sur les siècles noyés ;
Les naufrages du temps l’épargnent dans leur ombre,
Et des peuples entiers renaissent à ses pieds.

Où sont-ils, ces puissants dont la pourpre insolente
Faisait courber le front des peuples à genoux ?
Le fleuve a recouvert leur gloire chancelante,
Et l’oubli, flot sur flot, s’est refermé sur tous.

Mais dans l’humble maison où la veuve s’incline,
Le psaume du vieux Livre, à mi-voix murmuré,
Monte, et va réveiller l’écho de la colline,
Comme un chant que la mort n’a jamais altéré.

Le soir tombe ; et je songe au bord des eaux tranquilles
À cet homme penché sur son humble labeur :
Les royaumes ne sont que poussières fragiles,
Un seul mot peut survivre et consoler un cœur.

Une lampe, ce soir, brille encor sur la rive ;
Un enfant lit tout bas dans le Livre éternel ;
Et l’ombre peut grandir sur l’onde fugitive —
Cette flamme suffit pour rejoindre le ciel.
Daniil Lazko

PostScriptum

Essai sur le second quatuor

Le premier quatuor prêtait à Skaryna quatre voix proches de sa terre natale : le romantisme polonais, l’idylle des confins, la poésie classique biélorusse et le latin de la Renaissance. Le second élargit le cercle à travers l’Europe : une prophétie ukrainienne dans l’esprit de Chevtchenko, une méditation allemande après Eichendorff, une élégie française inspirée de Lamartine et un hymne lituanien à la manière de Maironis. Le même homme est désormais contemplé depuis quatre nouvelles fenêtres, tandis que le même réseau secret d’images — l’eau, le fleuve, la glace, la barque, le livre, le feu, la lumière, la route — passe une fois encore d’une langue à l’autre, renaissant chaque fois.

Ce qui unit ces quatre poèmes n’est pas seulement Skaryna lui-même, mais une conviction unique que chaque tradition exprime selon son propre idiome : la chose humble et patiente — une lettre de plomb, une chandelle, une page — survit à la pierre et à la couronne.

Quatre nouvelles fenêtres

Le poème ukrainien, composé sur le rythme de la kolomyïka chère à Chevtchenko, est une prophétie populaire. L’aube se lève sur Polotsk au son des cloches ; un voyageur revient d’un pays étranger, ne portant ni argent ni épée, mais un livre. Il sème la parole comme le paysan répand le grain, à partir de lettres de plomb, et, à la fin du poème, ce sont les enfants — « нові » — qui ouvrent désormais le livre de leurs pères. La nation ne se perpétue pas par les monuments, mais par une page lue à voix haute au crépuscule.

Le poème allemand, écrit dans la strophe populaire d’Eichendorff, est un chant du retour. Un voyageur revient du Welschland — pays du marbre et de la renommée — vers les forêts de son enfance. Sous la glace hivernale, le fleuve poursuit sa course « comme si un rêve l’habitait », et, dans la dernière strophe, Dieu Lui-même entre dans la cabane du pêcheur où un enfant lit. Dans tout le cycle, c’est ici seulement que le divin apparaît comme un hôte vivant.

Le poème français, composé en alexandrins dans l’esprit de Lamartine, est une élégie méditative. Ses longues périodes harmonieuses portent les mêmes images — le fleuve du soir, la muraille qui s’effrite, la glace, la barque — mais s’achèvent, comme les Méditations de Lamartine, par un retour vers le poète contemplatif : « Moi aussi, je songe au bord des eaux tranquilles. » Le poème conclut qu’un seul mot peut survivre aux royaumes et consoler un cœur.

Le poème lituanien, inspiré de Maironis, prend la forme d’un hymne au réveil national. C’est le plus ouvertement déclaratif des huit — et cela est juste, car Maironis, chantre de la renaissance lituanienne, l’était par nature. « Tant que l’enfant lit, la nation vivra » : une phrase qui, dans une autre voix, semblerait un slogan, mais qui appartient ici pleinement à la tradition dont elle procède.

Le fleuve aux mille noms

À travers les deux quatuors, le fleuve porte tous les noms que les peuples de ses rives lui ont donnés. Il est la Dźwina des poèmes polonais, la Dvina et la Двіна des poèmes biélorusse et ukrainien, la Duna latine de l’élégie humaniste, le Strom allemand, le fleuve français et la Dauguva lituanienne. Une seule eau, plusieurs langues : image même du Grand-Duché de Lituanie, mémoire unique exprimée dans une multitude d’idiomes. Que ce même fleuve s’appelle Duna dans le poème latin et Dauguva dans le poème lituanien n’est pas une contradiction, mais l’expression la plus profonde du thème central du cycle.

Quatre musiques

Chaque poème conserve sa propre prosodie. La kolomyïka ukrainienne respire avec la légèreté de la chanson populaire, ses vers réguliers résonnant des assonances propres à Chevtchenko ; les quatrains iambiques d’Eichendorff possèdent la transparence d’un chant ; les alexandrins de Lamartine respectent la césure classique et l’alternance rigoureuse des rimes masculines et féminines ; les vers iambiques lituaniens de neuf et huit syllabes portent l’ample cadence patriotique du réveil national. Quatre musiques qui ne s’opposent pas : lues à la suite du premier quatuor, elles forment les huit instruments d’une même suite, un seul homme contemplé à travers huit poétiques de l’Europe.

En guise de conclusion

Pris dans son ensemble, ce cycle de huit poèmes constitue un unique portrait plutôt qu’un recueil d’exercices de style. Un humaniste, imprimeur, traducteur de l’Écriture et homme de foi traverse huit traditions nationales, et dans chacune il fait le même choix : la langue de la maison plutôt que la gloire du latin savant, la petite flamme plutôt que le grand brasier, la parole écrite avec amour plutôt que la pierre qui s’effrite et retourne au fleuve. Lumen ex plumbo — la lumière née du plomb — désigne le paradoxe qui en est le cœur.


Francysk Skaryna : notice historique

Francysk Skaryna (dans les documents latins Franciscus Scorina de Poloczko ; né à Polotsk vers 1470, mort à Prague vers 1551) fut le premier imprimeur à publier un livre dans la langue ruthène de son pays natal, ancêtre du biélorusse moderne. Il est l’une des figures les plus remarquables de la Renaissance en Europe orientale : médecin, botaniste, traducteur, graveur et imprimeur tout à la fois.

De Polotsk à Padoue

Né dans une famille de marchands à Polotsk, ville riveraine de la Dvina et ancienne capitale princière, il étudia d’abord à Cracovie où les registres de 1506 le nomment simplement « Franciscus de Poloczko », avant de poursuivre ses études en Italie. Le 5 novembre 1512, dans l’église Saint-Urbain de Padoue, un jeune « Franciscus, fils du défunt Luc, Ruthène » comparaît devant le collège des médecins ; quelques jours plus tard, après les examens d’usage, les actes de l’université attestent qu’il reçoit le doctorat en médecine. Le fils d’un bourgeois ruthène, originaire d’une ville dont la plupart des professeurs padouans ignoraient jusqu’au nom, quittait ainsi l’université muni de l’un des diplômes les plus prestigieux de l’Europe.

Une erreur de copiste dans un document postérieur transforma son prénom en « Georgius Franciscus », si bien que certains le nommèrent Georges durant plusieurs siècles ; pourtant, les actes de Padoue comme le privilège royal ne connaissent que Franciscus.

Le livre de plomb

Sa véritable œuvre commence à Prague. En 1517 paraît le Psautier ; durant les deux années suivantes, il imprime près de deux douzaines de livres bibliques sous le titre de Bivlija Ruska. Il ne se contente pas de traduire : il précède chaque livre d’une préface chaleureuse et accessible destinée aux lecteurs ordinaires, l’enrichit de gravures sur bois et — fait presque sans précédent pour son temps — insère son propre portrait dans une édition savante de l’Écriture. Son ambition était que la Parole s’adresse, selon ses propres mots, « à toute personne simple et commune », dans une langue que chacun pouvait comprendre.

Vers 1520, il s’installe à Vilnius, capitale du Grand-Duché de Lituanie, où il fonde la première imprimerie du territoire du Grand-Duché. Il y publie une Petite Relation de voyage (Malaja podorožnaja knižica) ainsi qu’un Apostolos. Avec lui, l’imprimerie prend véritablement racine sur les terres de la Dvina et du Niémen.

Les dernières années

Sa vie ne fut pas exempte d’épreuves : un incendie, des procès liés aux dettes de son frère défunt, ainsi que les souffrances ordinaires d’un siècle marqué par les épidémies. Dans ses dernières années, il semble avoir exercé comme médecin et botaniste ; certaines sources le placent dans le jardin royal de Ferdinand Ier à Prague. Il mourut vers 1551. Aucun monument élevé de sa main ne subsiste, sinon celui auquel il attachait le plus de prix : le livre.

C’est ce livre que le cycle place au centre de son regard. Skaryna choisit de faire parler l’Écriture dans la langue qu’une mère fredonne en filant au rouet ; c’est ce choix, plus encore que ses titres ou ses voyages, que ces huit traditions poétiques européennes cherchent ici à célébrer.


Pour mettre un commentaire

Poème en Phonétique

meditasjɔ̃ dɑ̃ lεspʁi dalfɔ̃sə də lamaʁtinə
lə swaʁ tɔ̃bə, e lə fləvə, ɑ̃ sa lɑ̃tə-aʁmɔni,
bεʁsə lɔ̃bʁə dε tuʁ ki tʁɑ̃ble dɑ̃ sεz- o,
la kloʃə o lwɛ̃ setɛ̃, lɑ̃təmɑ̃ afεbli,
e la bʁymə sɑ̃dɔʁ syʁ la pε dε ʁozo.

œ̃n- ɔmə ε la, ʁεvɑ̃ syʁ la ʁivə mɥεtə,
il ʁəvjɛ̃ də sε bɔʁdz- u fləʁi lə loʁje,
mε kɛ̃pɔʁtə o pasɑ̃ la ɡlwaʁə kɔ̃ lɥi ʒεtə,
si sɔ̃n- amə ε ʁεste o səj dy vjø fwaje ?

il a vy, dɑ̃ padu o kupɔlə də pjeʁə,
lε saʒə kuʁɔne sɔ̃ fʁɔ̃ palə e pɑ̃sif,
mε sɔ̃n- amə ekutε, paʁ dəla la lymjεʁə,
lə ɡʁɑ̃ fləvə natal ʁule sɔ̃ flo plɛ̃tif.

« puʁkwa, myʁmyʁε til, la paʁɔlə etεʁnεllə
dɔʁ εllə, o mɔ̃ pεi, ɑ̃ dε moz- etʁɑ̃ʒe ?
kə lə povʁə, a ʒənu dɑ̃ sa mεzɔ̃ fidεlə,
ɑ̃tɑ̃də djø paʁle la lɑ̃ɡ dε bεʁʒe ! »

e dɑ̃ lɔ̃bʁə, pɑ̃ʃe syʁ la flamə ki vεjə,
il asɑ̃blə sɑ̃ bʁɥi lə plɔ̃ misteʁjø,
ʃakə lεtʁə ki nε εt- œ̃ ɡʁɛ̃ ki sɔmεjə,
e la paʒə ɑ̃ suvʁɑ̃ blɑ̃ʃi kɔmə lε sjø.

paʁfwa lə dutə vjɛ̃, kɔmə œ̃ vɑ̃ syʁ la sɑ̃dʁə :
« kεspεʁə ty, mɔʁtεl, də fʁaʒilə fœjε ?
lε tʁonə dε ɡʁɑ̃ ʁwa finiʁɔ̃ paʁ desɑ̃dʁə
o sablə u dɔʁ deʒa lə maʁbʁə dε palε. »

il vɛ̃, œ̃ swaʁ, poze sa mɛ̃ syʁ la myʁajə :
lə ɡʁani sefʁitε su sε dwa, ɡʁɛ̃ a ɡʁɛ̃,
e kulε vεʁ lə fləvə, ɛ̃si kynə səmajə
kə lə tɑ̃, mwasɔnœʁ, ʁepɑ̃ syʁ sɔ̃ ʃəmɛ̃.

livεʁ vjɛ̃dʁa, la ɡlasə, imɔbilə e pəzɑ̃tə,
fεʁməʁa syʁ lε flo sɔ̃ kuvεʁklə aʁʒɑ̃te,
mε lɔ̃də, su lə pwa də la mɔʁ apaʁɑ̃tə,
puʁsɥi vεʁ lɔseɑ̃ sɔ̃ kuʁ ʒamε lase.

ɛ̃si lə livʁə va, kɔmə ynə baʁkə sɔ̃bʁə,
pɔʁtɑ̃ lə fø sakʁe syʁ lε sjεklə nwaje,
lε nofʁaʒə dy tɑ̃ lepaʁɲe dɑ̃ lœʁ ɔ̃bʁə,
e dε pəpləz- ɑ̃tje ʁənεse a sε pje.

u sɔ̃ til, sε pɥisɑ̃ dɔ̃ la puʁpʁə ɛ̃sɔlɑ̃tə
fəzε kuʁbe lə fʁɔ̃ dε pəpləz- a ʒənu ?
lə fləvə a ʁəkuvεʁ lœʁ ɡlwaʁə ʃɑ̃səlɑ̃tə,
e lubli, flo syʁ flo, sε ʁəfεʁme syʁ tus.

mε dɑ̃ lœ̃blə mεzɔ̃ u la vəvə sɛ̃klinə,
lə psomə dy vjø livʁə, a mi vwa myʁmyʁe,
mɔ̃tə, e va ʁevεje leʃo də la kɔlinə,
kɔmə œ̃ ʃɑ̃ kə la mɔʁ na ʒamεz- alteʁe.

lə swaʁ tɔ̃bə, e ʒə sɔ̃ʒə o bɔʁ dεz- o tʁɑ̃kjə
a sεt ɔmə pɑ̃ʃe syʁ sɔ̃n- œ̃blə labœʁ :
lε ʁwajomə nə sɔ̃ kə pusjεʁə fʁaʒilə,
œ̃ səl mo pø syʁvivʁə e kɔ̃sɔle œ̃ kœʁ.

ynə lɑ̃pə, sə swaʁ, bʁijə ɑ̃kɔʁ syʁ la ʁivə,
œ̃n- ɑ̃fɑ̃ li tu ba dɑ̃ lə livʁə etεʁnεl,
e lɔ̃bʁə pø ɡʁɑ̃diʁ syʁ lɔ̃də fyʒitivə
sεtə flamə syfi puʁ ʁəʒwɛ̃dʁə lə sjεl.