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Poeme : La Quête



A Propos

Poème en alexandrins inspiré par la tradition du Graal et les paysages bretons.

La Quête

Sous le ciel de granit où le couchant se fige,
Le vieux chevalier monte un sentier oublié ;
La rouille a mordu l’or qui jadis le liait,
Et son ombre, allongée, hésite sur la tige.

Les chênes immobiles, plus vieux que les autels,
Dressent dans la brume un peuple de colonnes ;
Nul oiseau ne traverse, et nulle voix ne sonne
Que le ressac lointain des âges éternels.

Il a quitté les rois, les bannières, la gloire,
Les murs où le triomphe inscrivait un grand nom ;
Là-bas le bloc s’effrite et retourne au limon,
Et le marbre se rend au lierre et à l’histoire.

Plus bas, la mer profonde, indifférente et grise,
Répète sans témoin son immuable chant ;
Les falaises de schiste, où s’arrête le vent,
Regardent les empires expirer sans surprise.

Aux ruines de Rome où la mousse a grandi,
Aux dolmens accroupis sous les bruyères mornes,
Il cherche, sans espoir de couronnes ni bornes,
L’éclat qui ne périt ni la nuit ni midi.

Nulle coupe ne brille au creux des sanctuaires ;
Mais l’eau dort, et la pierre, et le givre, et le jour
Qui blanchit lentement le faîte sans retour,
Et le sel, et le vent sur les rocs solitaires.

Le chevalier comprend, et dépose son glaive ;
La gloire n’était qu’une rumeur sur le flot.
Nul ne saura son nom, nul ne dira son lot :
Il entre dans la brume, et la brume se ferme.

Les vents passent toujours sur les temples déserts,
Les constellations tournent leur roue ancienne ;
La mer, la pierre, l’aube, et la nuit aérienne
Demeurent — et la cendre est rendue aux déserts.
Daniil Lazko

PostScriptum

Note sur le Graal
Le Graal apparaît dans la littérature française à la fin du XIIe siècle, dans le Conte du Graal de Chrétien de Troyes, demeuré inachevé. L’objet y est nommé sans être expliqué : un « graal » — au sens ancien, un plat large et profond — porté en procession, rayonnant d’une clarté dont la nature n’est jamais dite. C’est précisément ce silence qui a fait sa fortune : l’objet appelait un sens que le texte refusait de fixer.
Robert de Boron, peu après, christianise la matière : le vase devient la coupe de la Cène, recueillie au pied de la Croix, et la quête se charge d’un poids sacramentel. Le vaste cycle anonyme du Lancelot-Graal, au XIIIe siècle, achève cette transformation : le Graal n’est plus une merveille parmi d’autres, mais le terme d’un itinéraire spirituel où seul le cœur pur — Galaad, et non Lancelot — peut prétendre à la contemplation finale.
De cette tradition, le présent poème ne retient ni la procession, ni la coupe, ni la généalogie sacrée. Il déplace l’objet hors de toute possession. Le Graal n’y est pas une récompense remise au vainqueur, mais une réalité qui se dérobe à la conquête : moins un vase qu’une qualité de lumière, moins une fin qu’un état du monde. Ce parti pris rejoint, par-delà les siècles, l’intuition première de Chrétien — que la force du Graal tient à ce qu’il ne se laisse pas nommer.
Le cadre breton n’est pas accessoire. Les hautes terres, les dolmens, les ruines romaines envahies de mousse offrent un décor où la pierre est plus ancienne que les royaumes, et où la quête de l’Absolu peut se lire comme une leçon de durée : ce qui demeure n’est pas ce que l’homme bâtit, mais ce qu’il traverse.

Analyse littéraire
La Quête se compose de huit quatrains d’alexandrins à rimes embrassées, d’une régularité constante. Cette architecture close — la strophe qui se referme sur elle-même par la rime — sert le sujet : chaque quatrain est un bloc, une pierre posée, et l’ensemble progresse par juxtaposition plutôt que par enchaînement discursif. Le poème avance comme on gravit un sentier, par paliers.
Mouvement d’ensemble
La composition suit un arc net mais retenu. Les deux premières strophes établissent la figure et le décor : le chevalier vieilli, l’armure rongée, la forêt de chênes dressée « comme un peuple de colonnes ». La troisième opère le renoncement — abandon des rois, de la gloire, du nom — non par déclaration du héros, mais par l’image de la pierre qui s’effrite et retourne au limon. Les strophes médianes déploient le paysage indifférent : la mer qui répète son chant sans témoin, les falaises qui regardent expirer les empires. La sixième strophe touche au Graal sans le définir, par une simple énumération de choses — l’eau, la pierre, le givre, le jour, le sel, le vent. Les deux dernières consomment la disparition : le chevalier dépose son glaive, entre dans la brume qui se referme, et le cosmos poursuit sa course.
La chose plutôt que l’idée
Le principe esthétique du poème est la primauté de l’objet sur le commentaire. Là où une version antérieure énonçait la nature du Graal — « il est cette clarté » —, le texte définitif lui substitue un inventaire de présences concrètes et laisse au lecteur le soin de la synthèse. C’est la leçon parnassienne : la pensée ne se déclare pas, elle se dépose dans les choses. De même, la chute de la troisième strophe ne fait pas dire au chevalier que toute grandeur est vaine ; elle montre le bloc qui s’effrite, et le sens naît du spectacle.
L’indifférence du monde
La nature n’est ni hostile ni consolatrice : elle est sans égard. La mer « répète sans témoin son immuable chant » ; les falaises regardent les empires « expirer sans surprise ». Cette absence d’émotion est le cœur du poème. L’homme y traverse un décor plus ancien que lui, qui ne le regarde pas. La seule chaleur du texte est celle, contenue, de la dernière strophe humaine — « Nul ne saura son nom » —, où la tristesse affleure sans s’épancher : tragédie sourde, sans pathétique.
Métrique et musique
L’alexandrin est tenu avec une césure régulière à l’hémistiche, et la rime embrassée installe une respiration ample, sans virtuosité ostentatoire. Les sonorités vont vers le grave et le minéral : « granit », « schiste », « dolmens », « ressac ». L’énumération finale — « la mer, la pierre, l’aube, et la nuit aérienne » — referme le poème sur un catalogue d’éléments laissés nus, sans métaphore, comme pour rendre la parole au monde et la retirer à l’homme. Le dernier vers — « Demeurent — et la cendre est rendue aux déserts » — oppose en une seule ligne la permanence des stèles et le retour de l’homme à la poussière.
Filiation
Le poème se réclame de l’esthétique parnassienne et, singulièrement, de la manière de Leconte de Lisle : objectivité contemplative, grandeur minérale, refus de la confidence. Il puise sa matière dans la tradition du Graal — Chrétien de Troyes, Robert de Boron, le cycle du Lancelot-Graal — mais il en détourne le sens : non plus la conquête d’un objet sacré, mais l’apprentissage de l’éternité par le renoncement. Ce qu’il vise n’est pas le récit d’une aventure, mais la contemplation d’une vérité plus ancienne que toute civilisation.


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Poème en Phonétique

su lə sjεl də ɡʁani u lə kuʃɑ̃ sə fiʒə,
lə vjø ʃəvalje mɔ̃tə œ̃ sɑ̃tje ublje,
la ʁujə a mɔʁdy lɔʁ ki ʒadi lə ljε,
e sɔ̃n- ɔ̃bʁə, alɔ̃ʒe, ezitə syʁ la tiʒə.

lε ʃεnəz- imɔbilə, plys vjø kə lεz- otεl,
dʁəse dɑ̃ la bʁymə œ̃ pəplə də kɔlɔnə,
nyl wazo nə tʁavεʁsə, e nylə vwa nə sɔnə
kə lə ʁesak lwɛ̃tɛ̃ dεz- aʒəz- etεʁnεl.

il a kite lε ʁwa, lε banjεʁə, la ɡlwaʁə,
lε myʁz- u lə tʁjɔ̃fə ɛ̃skʁivε œ̃ ɡʁɑ̃ nɔ̃,
la ba lə blɔk sefʁitə e ʁətuʁnə o limɔ̃,
e lə maʁbʁə sə ʁɑ̃t- o ljeʁə e a listwaʁə.

plys ba, la mεʁ pʁɔfɔ̃də, ɛ̃difeʁɑ̃tə e ɡʁizə,
ʁepεtə sɑ̃ temwɛ̃ sɔ̃n- imɥablə ʃɑ̃,
lε falεzə də ʃistə, u saʁεtə lə vɑ̃,
ʁəɡaʁde lεz- ɑ̃piʁəz- εkspiʁe sɑ̃ syʁpʁizə.

o ʁɥinə də ʁɔmə u la musə a ɡʁɑ̃di,
o dɔlmɛ̃z- akʁupi su lε bʁyiεʁə mɔʁnə,
il ʃεʁʃə, sɑ̃z- εspwaʁ də kuʁɔnə ni bɔʁnə,
lekla ki nə peʁi ni la nɥi ni midi.

nylə kupə nə bʁijə o kʁø dε sɑ̃ktɥεʁə,
mε lo dɔʁ, e la pjeʁə, e lə ʒivʁə, e lə ʒuʁ
ki blɑ̃ʃi lɑ̃təmɑ̃ lə fεtə sɑ̃ ʁətuʁ,
e lə sεl, e lə vɑ̃ syʁ lε ʁɔk sɔlitεʁə.

lə ʃəvalje kɔ̃pʁɑ̃, e depozə sɔ̃ ɡlεvə,
la ɡlwaʁə netε kynə ʁymœʁ syʁ lə flo.
nyl nə soʁa sɔ̃ nɔ̃, nyl nə diʁa sɔ̃ lo :
il ɑ̃tʁə dɑ̃ la bʁymə, e la bʁymə sə fεʁmə.

lε vɑ̃ pase tuʒuʁ syʁ lε tɑ̃plə dezεʁ,
lε kɔ̃stεllasjɔ̃ tuʁne lœʁ ʁu ɑ̃sjεnə,
la mεʁ, la pjeʁə, lobə, e la nɥi aeʁjεnə
dəməʁe e la sɑ̃dʁə ε ʁɑ̃dɥ o dezεʁ.